Pour une réforme de l’ostéopathie crânienne ?
Marco Gabutti, par sa double formation en ingénierie et ostéopathie, propose une critique rigoureuse des modèles traditionnels de l’ostéopathie crânienne, soulignant leur inadéquation avec les connaissances anatomiques modernes. Bien que sa déconstruction des explications fondées sur la mobilité des sutures crâniennes chez l’adulte soit convaincante, ses propositions alternatives restent spéculatives et soulèvent des questions méthodologiques et conceptuelles. Paradoxalement, Gabutti explique que si le concept de l'ostéopathie crânienne doit évoluer pour être en accord avec la science, cela ne changerait rien au traitement lui-même ni à la prise en charge du patient. Cette affirmation interroge sur le fait que cette démarche de réforme vise potentiellement à changer l'image de l'ostéopathie crânienne, possiblement au détriment d'une compréhension claire pour les patients. Cet article analyse les limites de son raisonnement, en s’appuyant sur les contradictions internes de son modèle et sur les critiques externes issues de la littérature scientifique.
Une critique solide, mais un modèle substitutif insuffisamment étayé
La déconstruction des modèles traditionnels
Gabutti démontre de manière convaincante que les sutures crâniennes, notamment la synchondrose sphéno-occipitale (SSB), s’ossifient complètement chez l’adulte, invalidant l’idée d’une mobilité significative 28. Les données médico-légales sur l’âge de fusion des sutures, ainsi que la rareté des cas de persistance cartilagineuse chez l’adulte, rendent intenable le modèle mécanique traditionnel. Cette critique rejoint les conclusions d’études récentes qui soulignent l’obsolescence des théories crâniennes héritées de Sutherland, jugées incompatibles avec la physiologie moderne 211.
Les hypothèses substitutives:
Gabutti propose de recentrer l’explication sur une action manuelle sur le tissu osseux lui-même, évoquant des « micro-fractures » ou des états tissulaires « non optimaux » pouvant être corrigés par des pressions douces. Cependant, cette hypothèse repose sur des mécanismes non démontrés : Absence de preuves biomécaniques : Les pressions utilisées en ostéopathie crânienne (50 g/cm²) sont bien inférieures aux forces physiologiques (mastication à 500 g/cm²) 28. Aucune étude ne montre que de telles pressures légères puissent induire un remodelage osseux significatif, comme le soulignent des recherches sur l’inefficacité des thérapies manuelles à modifier la structure tissulaire 8, 11. Fossé entre théorie et pratique : Gabutti lui-même reconnaît le caractère spéculatif de son modèle, utilisant abondamment le conditionnel (« si on arrive à démontrer »). Cette incertitude contraste avec son appel à une science « opposable », créant une tension entre rigueur revendiquée et propositions floues.
Les limites conceptuelles et méthodologiques
Un réductionnisme mécaniste contestable
Si Gabutti intègre superficiellement des facteurs psycho-sociaux (effet placebo, contexte thérapeutique), son modèle reste centré sur une causalité mécanique. Or, des études soulignent que l’efficacité perçue de l’ostéopathie crânienne pourrait davantage reposer sur des interactions neurophysiologiques (modulation de la douleur via le système trigéminal) ou psychosomatiques que sur des modifications structurelles 2, 16. En négligeant ces dimensions, Gabutti reproduit une vision étroite, similaire à celle qu’il critique.
Le recours à des analogies non scientifiques
L’utilisation de formulations comme « c’est comme si le rein était toujours là » ou « retour à un état optimal » relève davantage de la métaphore que d’une explication vérifiable. Ces analogies, bien qu’utiles pédagogiquement, ne répondent pas à l’exigence de falsifiabilité posée par Gabutti lui-même. Cette contradiction affaiblit sa proposition d’un langage « juste » basé sur la science.
La réappropriation problématique des citations historiques
Gabutti s’appuie sur une paraphrase d’Andrew Taylor Still, présentée comme une citation directe, pour légitimer son modèle. Il évoque une « connaissance exacte, opposable et exhaustive de la structure et des fonctions » comme fondement scientifique de l’ostéopathie. Or, cette formulation ne figure pas littéralement dans les écrits de Still, qui insiste plutôt sur une « connaissance scientifique de l’anatomie et de la physiologie » sans employer les termes « opposable » ou « exhaustive » 11. Cette réinterprétation, bien que répandue dans les milieux ostéopathiques, trahit une tendance à moderniser rétrospectivement les concepts historiques pour les aligner sur des exigences scientifiques contemporaines. Cette pratique fragilise la rigueur académique de son argumentaire, d’autant qu’il reproche lui-même à Sutherland de ne pas citer ses sources 11.
Défis pratiques de la recherche ostéopathique
Gabutti souligne à juste titre le manque de culture scientifique et d’outils méthodologiques dans la profession. Cependant, ses hypothèses nécessiteraient des études in vivo coûteuses et complexes (imagerie haute résolution, biomécanique cellulaire), peu accessibles à une discipline encore marginalisée dans le paysage académique 2, 8. Sans collaboration interdisciplinaire, ces pistes resteront lettre morte.
Comparaison avec les critiques externes de la littérature
Convergence avec les sceptiques des thérapies manuelles
Les critiques de Gabutti rejoignent celles de praticiens dénonçant les « récits pseudoscientifiques » entourant les thérapies manuelles, comme l’idée de « libérer des adhérences » ou de « corriger des désalignements » 8,16. Comme le souligne un kiné sceptique, les explications structuralistes persistent malgré l’absence de preuves, souvent pour des raisons économiques ou identitaires. Gabutti évite cet écueil, mais sa nouvelle narration reste vulnérable aux mêmes biais.
Éthique et responsabilité professionnelle
La MIVILUDES alerte sur les risques de dérives sectaires liées à des explications non fondées 2. Si Gabutti rejette les justifications ésotériques (comme la physique quantique), son modèle substitutif, bien qu’honnête, pourrait encore alimenter des attentes irréalistes chez les patients, surtout en l’absence de preuves tangibles.
Marco Gabutti incarne une tentative courageuse de réconcilier l’ostéopathie avec la rigueur scientifique. Sa critique des modèles crâniens traditionnels est un apport majeur, aligné sur les données anatomiques modernes. Toutefois, ses propositions alternatives, bien qu’intéressantes, pèchent par leur spéculativité et leur manque d’ancrage empirique. Pour progresser, l’ostéopathie doit : Embrasser l’interdisciplinarité : Collaborer avec des biologistes, ingénieurs et neuroscientifiques pour explorer les mécanismes d’action réels. Intégrer les dimensions non mécaniques : Reconnaître que l’efficacité thérapeutique peut résider dans des interactions psycho-neuro-immunologiques (?) plutôt que structurales. Cultiver l’humilité épistémique : Accepter que certaines pratiques, bien que subjectivement bénéfiques, résistent à une explication mécaniste simpliste. En définitive, Gabutti ouvre une brèche salutaire dans le dogmatisme ostéopathique, mais son raisonnement, aussi rigoureux soit-il, illustre les défis d’une profession en quête de légitimité scientifique. L’utilisation d’une paraphrase attribuée à Still, présentée comme une citation exacte, souligne par ailleurs la nécessité d’une rigueur historique accrue pour éviter les reconstructions anachroniques des fondements théoriques 11.
Références :
2 : Analyse des limites des modèles crâniens et de l’éthique en ostéopathie (PMC).
8 : Critique des explications structuralistes des thérapies manuelles (The Sports Physio).
11 : Discussion sur les sources historiques et les citations dans l’ostéopathie (Approche tissulaire).
16 : Gestion de la douleur en thérapie manuelle (Laurent Fabre).