Andrew Taylor Still (1828-1917), fondateur de l'ostéopathie en 1874, établit une discipline centrée sur l'équilibre structurel du corps via des manipulations externes. Ses principes fondamentaux, décrits dans "Philosophie de l'Ostéopathie" (1899) et "Philosophie et principes mécaniques de l'ostéopathie" (1902), soulignaient l'importance de l'intégrité structurale pour la santé, mais ses techniques étaient exclusivement non invasives (Still, 1899). Les recherches historiques de Gevitz (2004) confirment que Still ciblait les articulations, les muscles et les fascias par des approches externes, sans jamais recourir à des manipulations internes des cavités rectales ou vaginales.
L'émergence des techniques intrapelviennes en ostéopathie apparaît bien plus tard, principalement avec des figures comme Jean-Pierre Barral. Dans "Manipulations de la prostate" (2004), ce dernier décrit des techniques rectales pour traiter des dysfonctions pelviennes, s'éloignant radicalement de l'approche stillienne. Barral justifiait ces pratiques par une vision élargie des chaînes fasciales, reliant le bassin à des zones distantes comme la colonne vertébrale - une théorie absente des écrits originels de Still (Barral & Croibier, 2004). Cette évolution représente une divergence significative par rapport aux principes ostéopathiques historiques.
La réglementation française a formellement restreint ces pratiques. Le décret n°2007-435 du 25 mars 2007 a redéfini les compétences des ostéopathes exclusifs (non médecins/kinés) : les touchers pelviens (rectaux ou vaginaux) leur sont interdits, réservés aux professionnels de santé habilités (médecins, kinésithérapeutes, sages-femmes). Cette loi répondait à des préoccupations éthiques et sécuritaires documentées par l'Académie Nationale de Médecine (2006), notamment le risque d'abus ou de diagnostics erronés. Les kinésithérapeutes-ostéopathes peuvent exceptionnellement les pratiquer, sous prescription médicale, dans des cas précis (rééducation périnéale, coccygodynies).
Malgré ces restrictions, des enquêtes journalistiques révèlent une recrudescence de ces techniques. L'Express (2023) documente leur utilisation pour des maux de dos ou des migraines, sans base scientifique établie. Certains praticiens contournent la loi en invoquant une approche «globale» du bassin, promettant de soulager des douleurs chroniques. Ces pratiques s'appuient sur des théories non validées scientifiquement, comme l'idée qu'un «blocage pelvien» affecterait la posture - une notion critiquée par la communauté scientifique (Vaucher et al., 2015).
La littérature scientifique concernant l'efficacité des manipulations pelviennes en ostéopathie pour des pathologies extra-génitales fait cruellement défaut. Une revue systématique de la Cochrane Collaboration (2011) sur les approches manuelles pour la lombalgie ne mentionne aucune étude de qualité sur les techniques intrapelviennes. L'Académie de médecine française (2014) les qualifie de «pratiques ésotériques», soulignant le risque de retard diagnostique pour des pathologies sérieuses (endométriose, cancers, etc.).
Les études sur les conséquences psychologiques des actes médicaux non consentis ou inappropriés sont éclairantes. Une recherche de Fiala et al. (2017) dans le Journal of Medical Ethics démontre que les violations des limites corporelles pendant les soins peuvent entraîner des séquelles psychologiques sévères, analogues à un traumatisme. Les témoignages recueillis par L'Express (2023) corroborent ces données, décrivant des sentiments de honte, de culpabilité et des syndromes post-traumatiques.
La régulation de ces pratiques reste problématique. Comme le souligne le rapport de l'Ordre National des Médecins (2020), les contrôles sont rares et certains praticiens utilisent des euphémismes («approche interne») pour éviter les poursuites. Cette ambiguïté terminologique brouille les limites entre pratique ostéopathique et charlatanisme.
Les défenseurs de ces techniques invoquent parfois une filiation avec Still, arguant que l'ostéopathie a toujours été «exploratoire». Cet argument est historiquement infondé selon les travaux de Gevitz (2004) et Northup (1970), qui soulignent que Still, influencé par ses convictions méthodistes et sa vision mécaniste du corps, rejetait toute intrusion dans les orifices naturels. Pour lui, l'ostéopathie devait respecter l'intégrité corporelle.
Les positions au sein de la communauté ostéopathique elle-même sont partagées. L'Union Fédérale des Ostéopathes de France (UFOF) condamne officiellement ces pratiques depuis 2010, les qualifiant d'«étrangères à l'ostéopathie». Cependant, certaines formations privées continuent de les enseigner, créant une fracture au sein de la profession.
D'un point de vue éthique, plusieurs problèmes majeurs se posent :
Consentement éclairé : La spécificité de ces techniques exige un consentement particulièrement explicite, qui fait souvent défaut selon les témoignages (L'Express, 2023).
Proportionnalité bénéfices/risques : En l'absence de preuves d'efficacité, le rapport bénéfice/risque apparaît défavorable, d'autant que des alternatives validées existent pour la plupart des indications invoquées (Vaucher et al., 2015).
Intégrité professionnelle : Ces pratiques risquent de discréditer l'ensemble de la profession ostéopathique, renforçant les critiques sur son manque de rigueur scientifique (Académie de Médecine, 2014).
Les touchers rectaux ou vaginaux en ostéopathie représentent une pratique marginale mais préoccupante, dont la légitimité scientifique n'est pas établie et dont les risques éthiques et psychologiques sont significatifs. La divergence historique avec les principes stilliens, l'absence de validation scientifique et les problèmes éthiques soulevés militent pour un rejet clair de ces techniques par la communauté ostéopathique.
La réglementation française de 2007 constitue un cadre nécessaire mais insuffisant, dont l'application mériterait d'être renforcée. Un retour aux fondamentaux stilliens, combiné à une pratique rigoureusement fondée sur les preuves scientifiques, pourrait permettre à l'ostéopathie de consolider sa crédibilité comme médecine complémentaire respectueuse de l'intégrité physique et psychique des patients.
Bibliographie sélective :
Académie Nationale de Médecine. (2006). Rapport sur l'ostéopathie et la chiropraxie.
Barral, J.P., & Croibier, A. (2004). Manipulations urogénitales. Elsevier.
Fiala, C., et al. (2017). "Ethical issues in intimate examinations". Journal of Medical Ethics, 43(7), 425-428.
Gevitz, N. (2004). The DOs: Osteopathic Medicine in America. Johns Hopkins University Press.
L'Express. (2023). "Ostéopathie : les dérives du toucher vaginal et rectal".
Northup, G.W. (1970). Osteopathic Medicine: An American Reformation. AOA.
Still, A.T. (1899). Philosophy of Osteopathy. Kirksville.