L’ostéopathie préventive prétend anticiper ou atténuer les troubles bucco-dentaires, tels que les parodontites, les malocclusions ou les dysfonctions de l’articulation temporo-mandibulaire (ATM), en agissant sur des déséquilibres mécaniques supposés du corps. Si cette approche séduit par son caractère non invasif et holistique, ses fondements théoriques et pratiques soulèvent des contradictions majeures avec les principes anatomiques, physiologiques et microbiologiques régissant la santé bucco-dentaire. Cet essai analyse de manière critique les incohérences scientifiques de l’ostéopathie préventive dans ce domaine, en mettant en lumière ses limites conceptuelles et cliniques, y compris le faux argument des manipulations crâniennes pédiatriques.
Certains ostéopathes affirment que des manipulations crâniennes, cervicales ou fasciales pourraient "optimiser" la circulation sanguine gingivale, renforçant ainsi la résistance aux parodontites. Cette idée repose sur l’hypothèse que des restrictions mécaniques (fascias, vertèbres cervicales) compriment les vaisseaux nourriciers des gencives.
Anatomie vasculaire gingivale : Les gencives sont vascularisées par les artères alvéolaires supérieures et inférieures, branches de l’artère maxillaire. Ces vaisseaux sont protégés par l’os maxillaire et les muscles masticateurs, rendant leur compression par des "blocages" ostéopathiques improbable (Norton, 2020).
Étiologie de la parodontite : La parodontite est une maladie infectieuse-inflammatoire déclenchée par un déséquilibre du microbiote buccal (dysbiose) et une réponse immunitaire inadaptée. Aucune étude ne lie sa prévention à une amélioration mécanique de la vascularisation (Hajishengallis, 2015).
Fascia et inflammation : Le fascia, tissu conjonctif dense, ne possède pas la capacité de moduler à distance l’inflammation parodontale, qui dépend de médiateurs biochimiques locaux (cytokines, enzymes protéolytiques).
Prétendre prévenir la parodontite par des manipulations mécaniques relève d’une méconnaissance de sa pathogenèse, essentiellement microbienne et immunologique.
L’ostéopathie préventive suggère que des ajustements crâniens ou posturaux pourraient éviter les malocclusions en maintenant un "alignement optimal" de la mandibule. Certains praticiens invoquent une influence des tensions cervicales ou pelviennes sur la position mandibulaire.
Fusion des sutures crâniennes : Chez l’adulte, les sutures crâniennes (comme la suture sphéno-squameuse) sont ossifiées, limitant leur mobilité à des micromouvements imperceptibles. L’idée qu’une manipulation externe puisse remodeler durablement le crâne pour prévenir une malocclusion est anatomiquement infondée (Opperman, 2000).
Mécanique occlusale : L’occlusion dépend de facteurs locaux : forme des arcades dentaires, équilibre musculaire des masticateurs, et intégrité de l’ATM. Aucune preuve ne valide l’influence préventive de manipulations vertébrales ou crâniennes sur ces éléments (Michelotti, 2010).
Croissance osseuse : Chez l’enfant, la croissance maxillo-faciale est régie par des facteurs génétiques et fonctionnels (respiration, mastication). Les manipulations ostéopathiques n’ont pas démontré d’impact sur ces processus.
Certains ostéopathes crâniens affirment pouvoir prévenir les malocclusions en manipulant les os du crâne des nourrissons ou des enfants, sous prétexte que leurs sutures crâniennes "non fusionnées" seraient malléables.
Analyse critique :
Nature des sutures pédiatriques :
Bien que les sutures crâniennes des nouveau-nés soient fibreuses et permettent une expansion lors de la croissance cérébrale, leur mobilité est extrêmement limitée. Elles agissent comme des charnières de croissance, non comme des articulations fonctionnelles (Opperman, 2000).
La pression exercée lors d’une manipulation ostéopathique est insuffisante pour modifier durablement la forme du crâne ou influencer la croissance mandibulaire.
Croissance maxillo-faciale et occlusion :
Le développement des mâchoires dépend de facteurs génétiques, hormonaux et fonctionnels (e.g., allaitement, mastication). Aucune étude ne lie les manipulations crâniennes à une amélioration de l’occlusion (Proffit, 2018).
Les malocclusions pédiatriques (e.g., rétrognathie) sont traitées par orthopédie dento-faciale (e.g., appareils de propulsion mandibulaire), non par des pressions manuelles sur le crâne.
Risques et absence de preuves :
Les manipulations crâniennes chez le nourrisson, comme celles prônées par l’ostéopathie crânienne, ont été associées à des risques de complications (hématomes, irritabilité), sans bénéfice démontré (American Academy of Pediatrics, 2012).
Une revue systématique de Pitetti et al. (2019) conclut qu’il n’existe aucune preuve clinique que l’ostéopathie crânienne prévienne les troubles occlusaux ou maxillo-faciaux chez l’enfant.
L’argument selon lequel les sutures crâniennes pédiatriques seraient "manipulables pour prévenir les malocclusions" repose sur une interprétation erronée de l’anatomie infantile. La croissance occlusale ne peut être contrôlée par des techniques manuelles, et ces pratiques exposent inutilement les enfants à des risques.
Certains ostéopathes proposent des séances préventives pour :
Réduire le risque de caries en "stimulant l’innervation salivaire".
Prévenir le bruxisme en "équilibrant le système neurovégétatif".
Optimiser la cicatrisation post-chirurgicale en "libérant les tensions fasciales".
Salive et innervation : La production salivaire est contrôlée par le système nerveux autonome et des médiateurs chimiques. Aucun mécanisme physiologique ne permet de relier des manipulations mécaniques à une augmentation de la salivation protectrice.
Bruxisme : Le bruxisme est associé à des facteurs centraux (stress, troubles du sommeil) et périphériques (occlusion). Les manipulations vertébrales n’ont pas montré d’efficacité supérieure à un placebo dans sa prévention (Lobbezoo, 2018).
Cicatrisation : La guérison des tissus buccaux dépend de processus cellulaires et moléculaires (angiogenèse, synthèse de collagène). Aucune donnée ne soutient l’idée que des manipulations fasciales accélèrent ces mécanismes.
L’ostéopathie préventive repose sur une conception simpliste du corps humain comme "machine à ajuster", ignorant :
La complexité des interactions microbiotes-hôte en parodontie.
Le rôle central de la génétique et de l’épigénétique dans le développement dento-facial.
La nature multifactorielle des pathologies bucco-dentaires (environnement, hygiène, comportements).
Crâne et posture : Aucune corrélation robuste n’existe entre la posture globale et la santé bucco-dentaire. Une étude de Saccucci et al. (2012) a montré que les liens entre scolioses et malocclusions sont anecdotiques.
Effets à distance : L’idée qu’une manipulation du sacrum ou du thorax puisse prévenir une parodontite ou une carie relève de la pensée magique, sans base en physiologie des systèmes.
Délai de prise en charge : Croire en l’ostéopathie préventive peut retarder le recours à des méthodes validées (brossage, détartrage, scellement de sillons).
Effets indésirables : Les manipulations cervicales ou crâniennes comportent des risques de lésions vasculaires, nerveuses ou musculaires.
L’ostéopathie préventive appliquée à la parodontie, à l’occlusion et à la dentisterie s’appuie sur des concepts anatomiques et physiologiques obsolètes ou fantaisistes. Ses postulats – qu’il s’agisse d’un "crâne mobile" influençant la mandibule chez l’enfant, de fascias régulant la vascularisation gingivale ou d’un "mécanisme respiratoire primaire" – contredisent les connaissances scientifiques modernes. La prévention efficace en dentisterie repose sur des approches éprouvées : hygiène bucco-dentaire rigoureuse, contrôles réguliers, et traitements précoces des déséquilibres occlusaux ou microbiens. Plutôt que de recourir à des méthodes non validées, la communauté dentaire doit promouvoir des stratégies fondées sur des preuves, en laissant l’ostéopathie à sa place légitime : celle d’une thérapie complémentaire limitée à certains symptômes fonctionnels, et non à la prévention des pathologies organiques.
American Academy of Pediatrics. (2012). Prevention and Management of Positional Skull Deformities in Infants. Pediatrics.
Pitetti, R. et al. (2019). Craniosacral therapy for pediatric conditions: a systematic review. Journal of Osteopathic Medicine.
Proffit, W. R. (2018). Contemporary Orthodontics. Elsevier.