La thèse de McCormack s’intéresse à l’évaluation de la mobilité articulaire dans le cadre de la pratique de la danse professionnelle. À travers une démarche méthodique et quantitative, l’auteure explore les mesures d’amplitude articulaire chez les danseurs, et examine leur possible implication dans la performance, la prévention des blessures et la sélection des danseurs. Bien que l’apport de ce travail soit indéniable en matière de standardisation des outils de mesure et de connaissance descriptive du corps dansant, cette thèse présente toutefois des limites méthodologiques et conceptuelles significatives. Celles-ci méritent une analyse critique, notamment en raison de leurs implications potentielles sur les pratiques de recrutement dans les institutions de formation en danse.
L’un des principaux biais de cette thèse repose sur l’hypothèse implicite selon laquelle la mobilité articulaire serait un déterminant direct de la performance, de la prévention des blessures ou de la douleur. Or, les recherches récentes en biomécanique et en sciences de la douleur soulignent le caractère non linéaire et multifactoriel de ces phénomènes¹. L’idée selon laquelle une grande mobilité protège du risque de blessure ou garantit une meilleure qualité de mouvement n’est pas scientifiquement établie. En négligeant cette absence de lien causal clairement démontré, la thèse risque de renforcer une vision mécaniste et simpliste de la pratique dansée.
La thèse met en lumière l’importance accordée à la mobilité articulaire, notamment dans le ballet classique, où l’hypermobilité est souvent perçue comme un idéal esthétique. Toutefois, cette valorisation n’est pas remise en question de manière critique. Or, l’hypermobilité est bien documentée comme un facteur de douleur chronique, d’instabilité articulaire et de blessures musculosquelettiques². La thèse, en ne problématisant pas suffisamment cet aspect, pourrait légitimer des critères de sélection dangereux sur le plan de la santé physique, en favorisant des profils corporels vulnérables.
La méthodologie adoptée par McCormack repose sur des outils de mesure standardisés de la mobilité articulaire, sans toujours prendre en compte la variabilité interindividuelle, les facteurs contextuels ni les capacités d’adaptation fonctionnelle. Cette normalisation des amplitudes pourrait encourager des pratiques de sélection rigides, qui excluent les danseurs dont les caractéristiques physiques s’éloignent des normes établies, sans considération pour leur potentiel artistique ou leur capacité à évoluer.
Bien que McCormack prenne soin de nuancer certaines applications de ses résultats, la formulation de la thèse et la clarté des tableaux de normes risquent de favoriser une transposition excessive de ces critères dans les pratiques pédagogiques ou les protocoles de sélection. L’usage de seuils de mobilité articulaire comme indicateurs de potentiel ou de futur succès artistique n’est pas validé scientifiquement et pourrait conduire à des pratiques pédagogiques ou institutionnelles injustifiées.
Enfin, la thèse s’inscrit dans une perspective biomécanique classique, centrée sur la mesure objective du corps. Si cette approche est utile pour objectiver certains paramètres corporels, elle occulte les dimensions essentielles de l’expérience vécue du danseur : douleur subjective, fatigue, stress, environnement d’apprentissage, pression de la performance. Or, dans le domaine des pathologies musculosquelettiques et de la douleur chronique, le modèle biopsychosocial est aujourd’hui largement reconnu comme le cadre explicatif le plus pertinent³. En négligeant cet aspect, la thèse limite la compréhension globale du danseur en tant qu’individu et sujet sensible.
En conclusion, bien que rigoureuse sur le plan technique, la thèse de McCormack présente des biais et limitations importants, notamment en ce qui concerne son utilisation potentielle dans le recrutement des danseurs professionnels. L’hypothèse implicite d’une relation linéaire entre mobilité articulaire et performance ou santé, la survalorisation de l’hypermobilité, la rigidité des critères de normalisation et l’absence d’une approche biopsychosociale nuisent à la validité et à l’éthique de ses conclusions. Pour éviter des dérives potentielles dans les pratiques pédagogiques ou de sélection, il est essentiel que les professionnels de la danse, les éducateurs et les recruteurs s’emparent de ces travaux avec un regard critique, en les intégrant dans une lecture globale du corps dansant, à la croisée de l’anatomie, de l’expression artistique, de la santé et de la diversité corporelle.
1. Lederman, E. (2010). The fall of the postural–structural–biomechanical model in manual and physical therapies. Journal of Bodywork and Movement Therapies.
2. Kirk, J. A., Ansell, B. M., & Bywaters, E. G. L. (1967). The hypermobility syndrome: musculoskeletal complaints associated with generalized joint hypermobility.
3. Engel, G. L. (1977). The need for a new medical model: a challenge for biomedicine. Science.